Après cinq années passées, les propositions de
travail faites aux handicapés, étaient pour une grande partie tournées vers une grande autonomie. A plusieurs reprises, nous avons souffert des caprices des entrepreneurs qui très brutalement
pouvaient interrompre une collaboration. Cet état de fait était très dommageable pour la stabilité de la population des travailleurs. Trois ans après
l'ouverture du C.A.T, nous avions notre propre production de kimonos, de bobines de câbles, de sous-pulls, une imprimerie, un atelier d'entretien d'espaces
verts, ainsi que notre première fabrique de classeurs. Il devenait possible de passer la main en douceur.
A la demande d'un magistrat de Beauvais, j'ai accepté de diriger le service d'éducation en milieu ouvert du département de
l'Oise. Encore une fois mon but n'est pas de décrire le fonctionnement de ce type de service, mais de vous relater deux ou trois évènements qui me semble particulièrement importants . Ce qu'il
faut savoir, c'est que nous avons un mandat de justice pour intervenir dans le cadre de la protection de l'enfance.
Voici donc l'histoire vécue de ce que j'ai nommé " le silence coupable "
Le nom du village à peu d'importance, un drame identique aurait pu avoir lieu dans n'importe quel village.
Un matin, une éducatrice ayant en charge une famille dans ce village, dans le cadre de sa mission éducative, me
signale avoir été abordée dans la rue par une femme. Celle-ci, après bien des hésitations, et après avoir interrogée l'éducatrice sur son métier, aurait fini par vouloir lui confier un secret
collectif bien gardé. Cette confidence devait être assortie de l'assurance d'une protection. Tout ce qu'avait apprise l'éducatrice, c'est qu'il était question d'une fille en grave danger.
Ensuite, la femme a montrée une maison en ruines en disant " le drame est là ". L'éducatrice a demandé à la femme pourquoi elle n'avait pas signalé ce qu'elle savait à la gendarmerie? la réponse
était que certainement ils étaient aussi complices.
L'après midi de la même journée, nous sommes au village.
Comme beaucoup de villages de la région du Santerre, la rue principale est une nationale, avec de part et d'autre, des maisons de briques
rouges couvertes de boue projetée par des camions remplis de betteraves. La pauvreté suinte des murs et le peu de personnes qu'ils nous arrivent de croiser, nous semble porter sur leurs épaules,
toute la misère du monde.
Un ancien village de mineurs comme il y en a beaucoup, avec toutes les petites maisons semblables, sauf, à l'écart de grandes maisons,
occupées dans le temps, avant la fermeture des mines, par les ingénieurs.
Arrivés devant la maison de la femme, l'éducatrice utilise la sonnette pour signaler notre présence. Pas
de réponse, pourtant il m'a semblé que les rideaux avaient bougés. Encore un appel, mais pas de réponse, ou la femme ne souhaite pas répondre.
La femme a parlé de la maison en ruines à l'autre bout de la rue. Avec la voiture, traversée du village
et arrêt devant ce qui est pire que des ruines. Il ne reste plus rien de la maison, juste une dalle de béton. Des traces de murs en briques noircies, par ce qui reste, d'un possible incendie.
Notre présence attire la curiosité des habitations proches, mais personne ne sort des maisons. Des
hommes ou des femmes aux fenêtres, mais visiblement personne ne souhaite être vu en notre compagnie.
La question est de savoir quel mystère se cache ici?
Pour le moment je ne comprends pas en quoi cette ruine peut mettre en danger une petite fille?
Pendant que je cherchais un indice, l'éducatrice venait de faire le tour de la dalle, et me
demande de venir voir.
Visiblement, l'herbe était régulièrement foulée et une sorte de petit chemin longeait ce qui avait
été une maison, pour conduire jusqu'à un trou sous la dalle.
L'orifice avait une dimension qui devait permettre à un adulte de rentrer dans le trou, en
prenant la peine de ce mettre à " quatre pattes " .
Avec la lampe de poche trouvée dans la voiture, je pouvais éclairer faiblement l'intérieur
de la cavité. Il y avait bien des vieux papiers, des restes de nourriture sans doute apportées par des animaux, mais rien de bien significatif. Sauf une odeur de sueur, d'excréments, et d'autres
senteurs peu identifiables.
Un dernier regard, n'ayant pas l'intention de me mettre à genoux pour rentrer dans ce
trou. A la faible lueur de la lampe, j'ai crus voir bouger au fond de cette espèce de cave, haute d'un mètre par endroit, et me semblait-il plus basse à l'autre extrémité. Un chien ou un chat
peut-être! Mais au moment de me relever, je suis sur d'avoir entendu comme un petit cri.
Je demande assez fort s'il y a quelqu'un, mais pas de réponse. Pourtant, je suis sur d'avoir entendu. Ma collègue me confirme
que elle aussi a entendue ce cri.
Il faut se glisser dans le trou et vérifier. Complètement courbé, je me déplace " en canard " et rapidement dans le faisceau
de ma lampe, je vois ce que jamais à notre époque, je n'aurai cru encore possible. L'année 1976 a commencée depuis trois mois, et ma lampe éclaire une fillette d'environs 13 ans, complètement
terrifiée, recroquevillée dans un coin, noir de crasse, vêtue d'un sac de pommes de terre. Impossible d'approcher de cet enfant. Autour d'elle, des détritus, de vieux papiers, et des cartons sur
lesquels elle doit se coucher. L'endroit est très humide. Dans cet univers sordide l'enfant est incapable de se tenir debout.
Vainement j'ai tenté de lui demander son nom, sans rien obtenir. J'en avais assez vu, il était temps de prévenir les pompiers
et la gendarmerie.
En sortant de ce " trou à rats " mon regard se pose en premier sur deux bottes en caoutchouc, puis sur un costume de
velours, et enfin sur le visage d'un homme visiblement très en colère.
_Que foutez vous ici ? Fichez le camps ou j'appelle la gendarmerie!
_Parfait, j'ai demandé à ma collègue de le faire. Mais vous pourriez m'expliquer la présence de cet enfant dans cette sorte
de cave?
Autour de nous, toute une partie de village. Je présume qu'ils espéraient une belle bagarre, mais la vue de ma carte
professionnelle calme mon interlocuteur.
_Depuis la mort de ses parents, j'ai la garde de cette fille, je peu vous montrer le papier du juge. C'est elle qui ne veux
pas venir à la maison, mais je m'en occupe, je lui apporte tous les jours à manger. Elle ne manque de rien et; se tournant vers ces administrés " rentrez chez vous " la menace à la
bouche....Enfin les gendarmes arrivent ainsi que les pompiers.
Après bien des difficultés l'enfant est conduite à l'hôpital, l'explication avec le maire se termine à la Mairie et
ensuite en prison.
Tout le village était au courant, mais tous avaient peur des colères du Maire grand propriétaire terrien, beaucoup
d'hommes du village avaient du travail en saison chez lui. Alors...... il avait l'autorisation... le reste ne regardait que lui.
La fillette sera traumatisée à vie. Le sordide de toute
cette histoire, est que l'enfant a trouvé refuge dans ce qui restait de sa maison pour échapper aux coups. Le Maire ne voulait pas se séparer de l'enfant pour continuer à toucher la pension
versée tous les mois par l'assurance.









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